Antoine Arjakovsky : « Les Ukrainiens ont soif de justice »

Paris Notre-Dame du 18 juin 2026

L’historien Antoine Arjakovsky, directeur de recherche au Collège des Bernardins, concluait, le 15 juin, un séminaire portant sur les crimes russes en Ukraine et le besoin de justice des habitants face à cette guerre d’agression russe. Élaboré avec l’Institut chrétiens d’Orient et l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !, ce séminaire lance un appel à mettre en place une justice transitionnelle pour ce pays qui vit sous les bombes depuis 2022.

Antoine Arjakovsky, historien, codirecteur du département de recherche Politique et religions du Collège des Bernardins.
© Guillaume Poli_Collège des Bernardins

Paris Notre-Dame – Le séminaire de recherche que vous avez conduit cette année au Collège des Bernardins – Comment faire œuvre de vérité et de justice pour l’Ukraine ? –, s’est d’abord penché sur la possibilité d’un génocide en cours en Ukraine. Un mot lourd et très politisé…

Antoine Arjakovsky – Avec Pierre Raiman, spécialiste de l’histoire des totalitarismes et cofondateur de l’association Pour l’Ukraine, pour leur liberté et la nôtre !, nous avons convergé sur le fait qu’il était légitime de parler d’une logique génocidaire à l’œuvre de la part de la Russie contre l’Ukraine. D’abord, on s’est intéressé aux discours des responsables de l’État russe. Il est évident que depuis 2014 et le début de la guerre dans le Donbass, il y a eu des paroles d’une très grande violence à commencer par celles du président Vladimir Poutine pour dire que l’Ukraine ne peut pas avoir d’existence autonome hors de la Russie, revenant à signifier que ce pays devrait disparaître s’il se détachait de la Russie. Dans son discours du 12 juillet 2021, le président Poutine, à aucun moment, ne remet en cause la politique de Joseph Staline à l’égard de l’Ukraine dans les années 1930 et le génocide de l’Holodomor [famine meurtrière provoquée par les autorités soviétiques en Ukraine, NDLR]. Ce génocide n’a jamais été jugé ni condamné par la Russie qui l’a toujours justifié. Comme Gregory Stanton l’écrit dans son article Les dix étapes du génocide, celui-ci n’est pas une réalité uniquement juridique mais une réalité historique et dynamique : cela commence par la quête du bouc émissaire, puis par sa déshumanisation, par une première attaque puis une attaque totale et après, par une négation des crimes commis. On constate que depuis le XVIIe siècle, entre la Russie et l’Ukraine, ces étapes-là ont été franchies, jusqu’à aujourd’hui, avec des bombardements russes massifs de civils et d’installations énergétiques (notamment en plein hiver). Dans son livre Regarder les femmes regarder la guerre, la journaliste ukrainienne Victoria Amelina, touchée par un missile russe en juin 2023 et décédée le 1er juillet suivant, dialogue avec l’avocat et écrivain Philippe Sands sur cette question et donne à voir qu’il y a bien une logique génocidaire en montrant que chaque Ukrainien se sent menacé du seul fait d’être ukrainien.
L’idée de ce séminaire était d’essayer de regarder les choses en face. Depuis 1945 en Europe, il n’y a pas eu une telle barbarie qui se soit exprimée : 231 666 crimes de guerre sont enregistrés par l’Ukraine ; plus de 20 000 enfants ukrainiens ont été déportés par la Russie depuis 2022 ; le défenseur des droits humains, l’Ukrainien Dmytro Lubinets, estime qu’il y a plus de 16 000 civils ukrainiens emprisonnés et torturés dans les geôles russes… La Convention de Genève de 1948 pour la prévention et la répression du génocide – qui cite parmi les cinq actes définissant le génocide, le transfert forcé d’enfants – doit justement nous encourager à prévenir ce crime. Les États parties de cette convention en ont la responsabilité.

P. N.-D. – Dans votre tribune conclusive [1], vous vous inquiétez de la lenteur de la justice internationale. Pourquoi ?

A. A. – Parce ce que tous ces crimes évoqués n’ont pour l’instant pas été jugés. Depuis 2014, après douze ans de guerre, ni l’État russe, ni certains responsables de crimes de guerre ou de crimes contre l’humanité n’ont été jugés. Entre mars 2023 et juin 2024, il y a eu des mandats d’arrêt publics contre six Russes émis par la Cour pénale internationale (CPI). Mais le procureur de la CPI, Karim Khan, a temporairement quitté ses fonctions l’année dernière et la juridiction fait face notamment à des pressions américaines. Il ne faut pas décourager la population ukrainienne, qui est le bouclier de l’Europe. Elle a une résilience incroyable. Elle souffre chaque nuit de bombardements terribles. Les Ukrainiens ont soif de justice. On ne peut pas tenir si on n’a pas l’espoir tangible qu’un jour on pourra retrouver ou reconstruire sa maison, que l’agresseur sera jugé, condamné et que ses crimes ne se répèteront pas. Plus on attend, plus on encourage finalement l’agresseur et plus on ignore les souffrances des victimes.

P. N.-D. – Vous saluez aussi l’annonce de la création, à l’initiative du Conseil de l’Europe et de Kiev, d’un tribunal spécial pour juger le crime de l’agression russe… Une première en Europe depuis le tribunal de Nuremberg en 1945.

A. A. – C’est une première au sens où l’on va juger le crime des crimes – puisque c’est de lui que partent tous les autres crimes – et où il vise les commanditaires au plus haut niveau de la guerre. C’est important car cela met la pression sur ceux qui décident des guerres et cela empêche l’impunité. Souvent, les plus hauts responsables d’une agression ne sont pas poursuivis ou condamnés. Là, il y a d’une part une légitimité suffisante pour réaliser un tel tribunal en accord avec les autorités ukrainiennes – plus de trente-six pays en Europe et en dehors ont signé cet accord –, d’autre part cette juridiction ad hoc va permettre de juger les responsables de l’agression russe. Elle disposera en outre de plusieurs spécificités importantes comme la possibilité de procédures par contumace, qui permettent l’ouverture d’un procès en l’absence de l’accusé.

P. N.-D. – Vous appelez à la mise en place d’une justice transitionnelle pour l’Ukraine, sans attendre la fin de la guerre. Quels en sont les principes ?

A. A. – C’est un paradigme nouveau, personnaliste, dont le principe premier est de mettre la victime au centre du travail de la justice. Pour cela, on tient ensemble cinq piliers. Le premier est la vérité : raconter les causes de la guerre et de l’agression dans toute leurs profondeurs. Ensuite, il y a la question du jugement des coupables à travers un tribunal. Le troisième pilier est la réparation : qu’il puisse y avoir un budget suffisant pour permettre de compenser les pertes matérielles morales, psychiques. Ensuite vient la question de la mémorialisation : il faut inscrire une guerre dans des manuels, dans une pédagogie, dans des monuments, afin de garder en mémoire le sacrifice des héros, les souffrances des victimes. Le dernier point est la garantie de sécurité à apporter dès maintenant par les alliés de l’Ukraine, de telle façon à ce que l’agression ne se répète pas.
Pour conclure, je dirais que c’est une affaire qui concerne chaque européen. Il faut que chacun s’implique et puisse trouver les bons renseignements dans la guerre informationnelle qui se joue au quotidien depuis le début de l’agression russe.

Propos recueillis par Laurence Faure

[1à retrouver sur collegedesbernardins.fr

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